" A ti baoulé?"
- akouaby
- 31 juil. 2025
- 4 min de lecture

« Ça va ? Ça va bien ? »
Mon grand-père paternel était baoulé. Décédé alors que je n’avais que 8 ans, je n’ai pas beaucoup de souvenirs de lui, à part cette phrase.
Ce n’est pas au hasard que ce souvenir en particulier m’est resté en tête. Cela nous amusait, mes sœurs et moi, de l’entendre parler français, surtout parce que l’on sentait clairement que ce n’était pas sa langue de communication usuelle. Vous voyez l’accent que l’on a tous, lorsque l’on prononce des mots dans une langue que l’on ne parle pas couramment ? Exactement ça !
Cependant, ce qui n’était pas si amusant que ça, c’est que c’était là toute l’étendue de nos conversations. En effet, mon grand-père parlait principalement le baoulé, ainsi que le dioula, et moi, le français. Même étant enfant, je trouvais cela déconcertant de ne pas pouvoir parler avec lui. Il y avait comme une barrière entre nous, qui nous empêchait de nous connecter au niveau le plus élémentaire.
Mon intérêt pour la question de l’apprentissage des langues ethniques remonte à cette période.
J’ai grandi dans une famille « mixte », ce qui n’est pas inhabituel, dans un pays comptant une soixantaine d’ethnies différentes. Mon papa est baoulé, et ma maman, adioukrou : deux ethnies appartenant au groupe Akan de Côte d’Ivoire. Ils n’ont de langue commune que le français, de sorte que c’est à travers celle-ci que j’ai été éduquée. J’ai appris à parler le français à la maison, à l’école, et dans la vie quotidienne. Toutefois, mes parents, eux, parlent leurs langues respectives, mais ne me les ont pas apprises pour autant.
Au fur et à mesure que je grandissais et évoluais, mon questionnement aussi. A quoi est-ce que cela était dû ? J’avais remarqué que je n’étais pas la seule dans ce cas, car la majorité des personnes que je fréquentais, en dehors de ma famille, ne parlaient également pas leurs différentes langues maternelles.
Les voyages ont grandement contribué à nourrir ma réflexion sur le sujet. C’est commun : face à l’autre, l’on se questionne sur soi.
J’ai eu l’opportunité de visiter certaines capitales de l’Afrique de l’Ouest, et ait constaté avec surprise que des langues ethniques y sont parlées, conjointement aux langues héritées de la colonisation. Là-bas aussi, j’ai constaté que l’enjeu ne pouvait être limité à une question de classe sociale ou d’âge. C’est normal de parler une, voire plusieurs langues du pays.
Mon déménagement dans un pays occidental pour mes études m’a portée à une nouvelle étape de mon observation du fait du changement d’environnement, couplé à une curiosité déjà présente, et du développement de mon esprit critique.
Je cherchais quelque chose. Je cherchais à approfondir ma connaissance des différentes cultures auxquelles j’appartenais. Je voulais en savoir plus sur ce qui constituait mon identité.
Je me savais baoulé et adioukrou, par « héritage » de mes parents. Mais au-delà de ce fait, qu’est-ce qui « prouvait » que c’était le cas ? qu’est-ce que j’en savais réellement ? qu’est-ce qui m’y liait ? qu’est-ce qui pouvait m’identifier aux autres comme membre de ces communautés ?
J’ai alors commencé à m’intéresser à l’histoire de mon pays, aussi bien politique, que sur d’autres aspects, notamment culturels, que je ne connaissais pas, ou que je connaissais de manière superficielle. Ainsi, je lisais des études sociologiques, des livres, je regardais des documentaires, et je suivais assidûment l’actualité africaine.
J’ai compris que la langue est l’une des caractéristiques fondamentales d’une culture. C’est par elle que l’on communique, et à partir du moment où l’on peut communiquer, tout le reste vient.
Je nourrissais donc depuis longtemps le désir d’apprendre l’une de mes langues maternelles, sans jamais avoir fait de pas significatif et concret en ce sens.
J’ai finalement décidé de me lancer, de cesser de blâmer mes parents qui ne m’avaient pas appris, mes circonstances, et toutes les autres raisons imaginables possibles. Me connaissant, je savais bien que la forme qui me conviendrait le plus serait une formation, structurée comme dans tout autre domaine.
C’est comme cela que l’année passée, je me suis inscrite à des cours de baoulé à « l’académie ivoirienne des langues maternelles », que j’avais découvert un an plus tôt dans un reportage d’une chaine de télévision ivoirienne portant sur le sujet.
J’ai suivi des cours une fois par semaine, pour 20.000 f le mois, sur une durée de 4 mois.
Je sais que certains pourraient s’offusquer du prix, arguant que je pourrai « juste » aller au village pour apprendre ma langue, ou demander à un parent... Mais, à mon humble avis, ce n’est pas réaliste. Ce sont des choses que j’avais déjà envisagées et qui ne m’ont conduit nulle part, alors pourquoi pas essayer quelque chose d’autre ?
J’ai appris à lire, écrire, et parler le baoulé, au niveau débutant. J’enregistrais aussi des vidéos afin de les écouter après. Plus j’apprenais, plus je découvrais la richesse de la langue, et à quel point elle renferme toute une vision de la vie, propre à ce groupe ethnique.
Aujourd’hui, ça serait mentir que de vous dire que je parle parfaitement le baoulé. Maintenant, lorsque j’entends des personnes le parler, je reconnais certains mots, et je peux saisir l’idée générale de la phrase, si le sujet est assez léger. Mais, j’ai encore beaucoup à apprendre.
Imaginez alors la joie que j’ai ressenti lorsque j’ai découvert l’existence d’une application d’apprentissage des langues ivoiriennes, qui s’appelle Ivokan. J’ai participé à la soirée de lancement ce mois-ci, au cours duquel l’équipe a présenté le fonctionnement de l’application, suivi d’un panel et d’échanges stimulants.
C’était édifiant de voir des jeunes intéressés par cette question, conscient de l’importance de la préservation de nos langues, et animés par la soif de connaissance et le désir de se rapprocher de leurs cultures.
C’est une initiative à féliciter et j’encourage les personnes qui, comme moi, souhaitent parler une langue ivoirienne, à se lancer. Les ressources se multiplient, parce que le besoin est bien présent. Et avec de la volonté et de la discipline, c’est possible.

A toi qui me lis, est-ce que tu sais parler ta langue maternelle, ou ton expérience est plutôt similaire à la mienne ? dis-moi tout en commentaires !
J’ai pris plaisir à écrire cet article, et j’espère qu’il trouvera résonnance chez vous. Je souhaite encourager vivement toute personne qui désire apprendre à parler sa langue maternelle : il n’est jamais trop tard ! De plus, il ne s’agit pas uniquement que de vous, mais de toute une culture. <3
À très bientôt pour un prochain article,
Akouaby




Parfait ❤️
Super article, je ressens la même chose ayant appris ma langue maternelle au niveau débutant mais évidemment en ne pratiquant pas c'est très compliqué. Je peux aussi détecter la langue à l'écoute mais malheureusement sans comprendre le propos à part s'il est vraiment basique.
Merci d'en parler !!
J’aime trop ton article ! Je me sens vraiment comprise hahaha, moi aussi je n’ai jamais pu apprendre mes langues maternelles et j’ai toujours trouvé ça dommage. Merci de nous représenter !